"Le plus bel objet, c'est la Loire sans doute [...] elle répand son cristal avec magnificence..." écrit La Fontaine en 1663. Présence  quotidienne, elle offre la diversité du paysage, l'apparition d'îles éphémères. Plus loin, les terres en sont imprégnées, l'ancrage est là. 

Fin 2014, début 2015, se tient au Parc saint-Léger une exposition intitulée : La vie domestique - inspirée du roman de M. Duras La vie matérielle - et qui, par le travail de dix artistes, aborde la question de l'espace intérieur.

Beaucoup de ces œuvres font référence à la littérature : "l'exposition postule en effet que nous ne sommes pas seuls dans notre vie domestique, qu'elle est traversée par des voix extérieures qui viennent l'habiter et l'activer, comme si, pour trouver sa voie, il fallait d'abord se laisser posséder par celle des autres, comme s'il fallait pouvoir lire le monde avant de pouvoir l'écrire".

Nous sommes une petite quinzaine de participants autour de la table et G. Perec, Espèces d'espaces, est évoqué : l'espace-lit.

 

Je me souviens du lit de ma grand-mère : un de ces vieux lits d'autrefois, massifs, sombres, en bois de noyer, crées pour surmonter mille naufrages, mille traversées, des lits comme des catafalques, la tête sculptée de fleurs austères et sans joie.
Je me souviens d'un matin de juin, il pleuvait à seaux. Le ciel était si bas qu'on eût dit la nuit. Moi, j'étais toute gosse, six ans. Je ne dormais pas dans mon lit. Ni dans celui de ma grand-mère d'ailleurs, je dormais chez elle. Mon papa et ma maman aussi. On n'avait plus de maison, alors on vivait chez mamie.

C'était presque pareil d'ailleurs, puisque la maison de mamie était juste à côté de la nôtre ; on traversait la cour et on était chez elle. Donc on n'avait plus de maison parce que tous les jours, les maçons venaient pour construire un nouveau mur, une cave, une chambre pour papa et maman et une pour moi. Et on aura aussi une salle à manger. J'aurai même le droit de jouer dans la salle à manger.

Je me souviens que tous les jours, curieuse, j'allais voir le chantier et je regardais les seaux, le ciment, les outils et j'aurais voulu que ça dure toute la vie ; c'est tellement chouette un chantier, c'est mieux qu'un tapis volant, ça vous emmène où vous voulez.

Bref, je me souviens, ce jeudi-là - il n'y avait pas d'école - ma grand-mère est venue me réveiller et m'a dit : "viens voir, tu as une petite sœur, elle est née cette nuit".

Et dans le grand lit austère de ma grand-mère, ma mère était allongée, tenant un petit crapaud rouge dans ses bras. Je l'ai tout de suite détestée.

Marie-Laure

 Je me souviens du lit-cage de mon enfance, dans la chambre de mes parents, plus on remuait plus il grinçait, c’était rigolo, il était blanc, la peinture s’écaillait à certains endroits, j’aimais bien - avant de m’endormir - agrandir les écailles et imaginer des objets ou des animaux dans les nouveaux dessins, comme quand on regarde les nuages.   

Je me souviens qu’adolescente, je dormais dans la salle à manger, chaque soir il fallait déplier un divan lourd, malcommode, inconfortable, mais j’étais contente car j’étais seule dans cette pièce et chaque soir Zouki, le chat, venait me rejoindre et là après un câlin nous dormions bien tous les deux. 

Je me souviens, beaucoup plus tard, de la chambre somptueuse de l’hôtel Kaross à Liège, sous les combles, avec une vue superbe sur les toits de la ville, il pleuvait. Un lit immense, des oreillers énormes, des draps d’une douceur exquise, une couette moelleuse… par bonheur là, je n’étais pas seule !   

Dlg 

 

Je me souviens d’un lit pour pacha … pas le chat qui ronronne. Non, genre Pacha Opulent qui s’offre un lit autour duquel il a fallu pousser les murs de la chambre pour l’installer. 

Je me souviens d’un lit-cage à barreaux, peints en rouge … au matelas aussi plat qu’une galette bretonne. C’était dans un galetas, ouvert sur l’immensité du ciel… 

Je me souviens d’un lit à baldaquin pour gamins coquins … si haut qu’ils avaient besoin d’une échelle pour sauter à cœur joie sur le sommier à ressorts qui n’en pouvait mais, cachés derrière les lourdes tentures. 

Je me souviens d’un lit qui n’en était même pas un, là, au pied du gros chêne, dans la fraîcheur de la nuit, dans la beauté des étoiles. Je me souviens même   que le petit matin est arrivé sans que j’aie fermé l’œil une minute, happée par la contemplation.

Marie

  

Parc saint Léger, Centre d'Art Contemporain, 58320, Pougues-les-Eaux
Parc saint Léger, Centre d'Art Contemporain, 58320, Pougues-les-Eaux

Dans Espèces d’espaces, G. Perec cite d’un certain Parcel Mroust  l’incipit suivant :

«Longtemps je me suis couché par écrit »… Chacun des participants  s’inspire de cet incipit dans un texte libre …

Et tu étais venu cet après-midi dans cette petite ville – une ancienne station  balnéaire, paraît-il – Tu venais sans a priori parce que tu savais que l’exposition que tu allais rencontrer n’était pas liée vraiment à Marguerite Duras.

Tu avais goûté avec plaisir quelques mets, quelques images, quelques mots et des mots sur les mots, des mots sur les images.

Tu étais venu cet après-midi-là et tu étais entré anonyme dans quelques univers intimes qui hésitaient entre la pudeur et la provocation. Et tu ressentais, une fois de plus, que le mot « provocation » avait comme petite sœur aînée la pudeur.

De fil en aiguille, d’escalier en escalier, de salle en salle, tu passais d’un intérieur à un autre ; à chaque fois l’extérieur tirait ton regard ;  de labyrinthe en labyrinthe tu te demandais si cette recherche intempestive du jouir, de la jouissance  était datée ou éternelle.

Bien sûr tu voyais et tu lisais les ghettos des êtres   qui cherchent désespérément le moment où l’on explose en étincelles bleu nuit ; et tu sais bien qu’il ne suffit pas d’un lit pour que deux univers – aussi proches soient-ils – puissent s’unir, ne faire qu’un.

Il ne suffit pas d’un lit, ni d’être affamée, ni d’avoir une chambre à soi pour avoir envie de vivre, pour espérer encore et toujours que la vie de toi, de moi, de nous s’envole vers le désir sans fin, le désir qui n’en finit pas de finir, le désir qui espère que la vie d’un lit s’ouvre sur – ne serait-ce qu’un petit amour…

Et tu vois ces corps, tous ces corps dans le lit et ça bouge et ça pleure et ça vit et ça rit et c’est beau, c’est bon et puis entre tes cuisses tu sens que la vie à nouveau se fraie son petit chemin…

S’il vous plaît, Monsieur,  s’il vous plaît, il est l’heure, on ferme ! vos amis vous attendent dans le parc.

Georges


Dans le Cher, à Baugy, dans une maison-caverne d'Ali baba : ce jour-là, nous sommes  non pas quarante (les pièces sont si joliment encombrées) mais treize à déambuler entre tous ces objets.
Quelques mots - en référence au lieu - jaillissent sous les stylos, composant des textes dégustés en kaléidoscope. 

 

- Chapeau, dit Constance au cheval, facteur de service.

Celui-ci galope dans la poussière du matin jusqu'à colorer sa robe sable en un bel ocre safrané. Ce cheval a fière allure, les pattes blanches chaussées de bottines, barbotées là-bas, près de l'église de Baugy.

- Moi? chapeau ? Et pourquoi donc, mon chou? Ce n'est qu'une croûte de plus,  d'un temps lointain, où les bazars tenaient plus du hasard que du canular, perdu dans le brouillard des villes - comme Dinard - qui en ont marre de la poussière du soir.

- Poussière du soir = désespoir. .. pense Constance, drapée dans ses nippes nippones, cadeau d'un bouddha qui ne fut pas vraiment son dada.

Marie


Se laisser glisser sur la Loire, en canoé, s'arrêter sur une île - une plage silencieuse et sauvage -  pour se baigner, pique-niquer, cueillir des coquillages et même... écrire puis lire : c'est un des plaisirs à goûter dans  la région, l'été venu.

 

Ecrire au jardin... le sien ou celui des autres

rue des Hôtelleries, la Charité-sur-loire